Image et prestige du Prix Marcel Benoist


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La remise du prix du 75ème anniversaire dans la salle de Conseil national: la conseillère fédérale Ruth Dreifuss avec les deux récipiendaires, Henri Isliker (à gauche) et Alfred Pletscher (à droite).

1   Le prix de la Confédération suisse

Certes, le Prix Marcel Benoist n’a jamais été revendiqué par la Confédération comme étant sa propriété. Cependant, au-delà du fait que son territoire d’attribution est limité à la Suisse, trois circonstances font qu’il est permis de le considérer comme le prix suisse par excellence, malgré la nationalité française de celui qui l’a institué. Il y a d’abord le fait que la Fondation Marcel Benoist attribue le prix en quelque sorte sur mandat du Conseil fédéral, puisqu’elle a été créée par ce dernier dans ce but précis. Il y a ensuite les liens étroits qui unissent la fondation au gouvernement suisse à travers son président, son secrétariat et la haute surveillance qu’exerce le Conseil fédéral. Il y a enfin le fait qu’il s’adresse à l’ensemble de la communauté scientifique suisse, toutes disciplines confondues. D’ailleurs, depuis le début du siècle, la fondation insiste beaucoup sur cette image pour améliorer l’impact médiatique du prix. Ainsi, depuis 2004, les lauréats ont été présentés à la presse plusieurs semaines avant la remise du prix par le président – lui-même chef du Département fédéral de l’intérieur – dans un lieu – la maison de Wattewyl à Berne – qui est indissolublement lié au gouvernement suisse.

Toutefois, ce serait une erreur de considérer le Prix Marcel Benoist comme une sorte d’«ordre du mérite » fédéral. Certes, en 1995, lors de son 75ème anniversaire, la fondation a voulu explicitement récompenser deux scientifiques (Henri Isliker et Alfred Pletscher) qui, au-delà de leurs grands mérites scientifiques, avaient aussi beaucoup fait pour améliorer les conditions cadres de la recherche en Suisse, mais cela reste l’exception. Normalement, dans le jugement du Conseil de fondation, les mérites politiques d’une candidature ne pèsent pas lourd en face de son poids scientifique.

2   Le «Nobel suisse»

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L’apéritif qui suit la remise du prix est l’occasion de discussions animées... 
  

La presse qualifie souvent le Prix Marcel Benoist de «Nobel suisse». La fondation ne s’en défend pas car plusieurs circonstances justifient incontestablement ce qualificatif.

Tout d’abord, parmi tous les prix scientifiques importants dont le territoire d’attribution est limité à la Suisse, le Prix Marcel Benoist est de loin le plus ancien. Son institution remonte à 1920, c’est-à-dire une vingtaine d’années seulement après celle du Prix Nobel.

Ensuite, les termes du testament de Marcel Benoist laissent supposer que l’avocat parisien a effectivement voulu imiter l’industriel suédois, et la Fondation Marcel Benoist a parfois pris en exemple la Fondation Nobel lors de décisions concernant la procédure pour l’attribution du prix.

Enfin et surtout, de même que le Prix Nobel est sans conteste le premier prix scientifique mondial, il est permis de dire que le Prix Marcel Benoist est le premier prix scientifique de Suisse. Cette constatation résulte non seulement du soin mis à choisir ses lauréat, souci que d’autres prix partagent, mais aussi du fait que toutes les

disciplines scientifiques sont éligibles, alors que les autres prix sont limités à des domaines bien définis. Par conséquent, l’expression biblique «il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus» s’applique au Prix Marcel Benoist avec plus de pertinence qu’aux autres prix scientifiques de Suisse et renforce son exclusivité et sa notoriété dans les milieux scientifiques.

En fait, l’expression «Nobel suisse», même si son usage ne s’est généralisé que ces dernières années, n’est pas nouvelle: le conseiller fédéral Philipp Etter, président de la fondation entre 1934 et 1959, l’utilisait déjà!

3   Image du prix dans la communauté scientifique suisse

En l’absence d’un sondage d’opinion, il est difficile d’évaluer le prestige réel dont jouit un prix dans une communauté scientifique. Plusieurs indices permettent cependant d’affirmer que le Prix Marcel Benoist est vraiment considéré en Suisse comme une grande récompense et un grand honneur. En font foi, par exemple, les réactions des lauréats à l’annonce de leur élection, la fierté des hautes écoles lorsque l’un de leurs chercheurs a été distingués, le soin qui entoure généralement la préparation des dossiers de candidature et la persévérance de nombreux scientifiques qui prennent la peine de proposer un collègue plusieurs années de suite.

Cette excellente réputation du prix dans les milieux scientifique doit beaucoup aux anciens lauréats. C’est à cause de la renommée de leurs prédécesseurs que les nouveaux élus éprouvent une légitime fierté à entrer dans un club exclusif et prestigieux. Et c’est pour la même raison que beaucoup de scientifiques aspirent à en faire partie.

Sur ce point, on peut dire que, dans l’ensemble, le Conseil de la Fondation Marcel Benoist a bien travaillé. La grande majorité des lauréats étaient et restent des personnalités connues et reconnues, au moins dans le cercle des chercheurs actifs dans les mêmes disciplines. Cela ne signifie pas cependant que tous les scientifiques de Suisse qui auraient mérité le Prix Marcel Benoist l’ont reçu. C’est toujours le lot des grands prix exclusifs de ne pouvoir être attribués à tous ceux qui en sont dignes…

4   L’antichambre du Prix Nobel

Certains grands prix scientifiques, comme, par exemple, les Lasker Awards aux Etats-Unis, doivent une bonne partie de leur prestige au fait que leurs lauréats ont souvent reçu le Prix Nobel par la suite. Qu’en est-il du Prix Marcel Benoist?

Entre 1920 et 2008, dix lauréats du Prix Marcel Benoist, soit 10% de tous les prix attribués pendant cette période, ont aussi reçu le Prix Nobel. Il s’agit de Paul Karrer (Prix Marcel Benoist 1922 et Prix Nobel de chimie 1937), Walter Rudolf Hess (Prix Marcel Benoist 1931 et Prix Nobel de physiologie et de médecine 1949), Leopold Ruzicka (Prix Marcel Benoist 1938 et Prix Nobel de chimie 1939), Tadeus Reichstein (Prix Marcel Benoist 1947 et Prix Nobel de physiologie et de médecine 1950), Vladimir Prelog (Prix Marcel Benoist 1964 et Prix Nobel de chimie 1975), Niels K. Jerne (Prix Marcel Benoist 1978 et Prix Nobel de physiologie et de médecine 1984), Johannes G. Bednorz et Karl A. Müller (Prix Marcel Benoist 1986 et Prix Nobel de physique 1987), Richard R. Ernst (Prix Marcel Benoist 1985 et Prix Nobel de chimie 1991) et Kurt Wüthrich (Prix Marcel Benoist 1991 et Prix Nobel de chimie 2002). Enfin, on relèvera également que le lauréat du Prix Marcel Benoist 1998, Michel Mayor, a obtenu le Prix Balzan en 2000.

Donc, pour un petit pourcentage de ses lauréats, le Prix Marcel Benoist a effectivement été une antichambre du Prix Nobel. C’est d’autant plus remarquable que, contrairement aux Lasker Awards – pour reprendre le même exemple – qui ne récompensent que les sciences biomédicales, le Prix Marcel Benoist peut être attribué à maintes disciplines qui ne sont pas éligibles pour Stockholm.

5   Impact médiatique

Le prestige d’un prix est aussi dépendant de son degré de notoriété dans le grand public et l’impact médiatique joue ici un rôle essentiel, comme on peut le constater chaque année, lors de l’annonce des Prix Nobel.

Ces prix prestigieux restent toutefois une exception. Le Prix Marcel Benoist, comme la plupart des autres prix scientifiques, doit se battre chaque année pour attirer l’attention des média. Il faut dire que pendant des années la Fondation Marcel Benoist s’est peu souciée de cet aspect, se confortant dans la certitude que le prix était apprécié des scientifiques et ne recherchant pas spécialement l’écho médiatique. Il faut attendre 1957 pour que l’attribution du prix soit annoncée par communiqué de presse. Dans les années 1980, les formes discrètes de la remise du prix détournèrent presque totalement l’attention des média et le prix sombra dans l’oubli, sauf dans les communautés scientifiques où se recrutaient les lauréats.

Grâce au renouvellement de l’image de la fondation et de la remise du prix, grâce aussi aux efforts des services de presse du Département fédéral de l’intérieur et des hautes écoles, la situation s’est considérablement améliorée en ce début du 21ème siècle mais il reste beaucoup à faire pour atteindre dans le grand public suisse un degré de notoriété comparable à celui du Prix Nobel et une attention aussi soutenue de la part de la presse écrite, parlée et télévisée.

6   Montant du prix

Un élément important du prestige d’un prix scientifique est son montant, non seulement parce qu’il en détermine les possibilités pratiques d’utilisation, mais aussi parce qu’il frappe le grand public et, partant, est toujours l’objet d’une des premières questions posées par les journalistes. Il est certain que les grands prix très connus (Nobel, Balzan) doivent une part de leur célébrité au fait qu’ils sont très richement dotés.

Le montant du prix est fixé chaque année par le Conseil de fondation lors de sa séance plénière annuelle. La fortune de la Fondation Marcel Benoist ne lui permet pas de se mesurer avec les grands prix internationaux sur ce point. Si 20 000 francs en 1920 représentait un pouvoir d’achat équivalent à environ 400 000 francs aujourd’hui, la somme de 100 000 francs qu’accorde annuellement la fondation à ses lauréats depuis 1995 est à peine du même ordre de grandeur que la dotation des prix Naegeli, Cloëtta ou Latsis, et très nettement inférieure aux sommes que peuvent verser les Fondations Nobel, Balzan ou Jeantet.

7   Prix ou subside de recherche?

Le Prix Marcel Benoist est un prix ad personam, c’est-à-dire que le récipiendaire est absolument libre de faire ce qu’il veut de la somme qui lui est versée. Ainsi, ce n’est certainement pas un subside de recherche, même si la majorité des lauréats décide de consacrer au moins une partie du montant du prix à leurs travaux. C’est donc bien l’aspect «récompense» qui est au premier plan aujourd’hui.

Il est par conséquent intéressant de rappeler, ainsi que l’a fait en 1966 le conseiller fédéral Hans Peter Tschudi, alors président de la Fondation Marcel Benoist, qu’entre 1920 et le milieu du siècle dernier, le Prix Marcel Benoist était considéré avant tout comme une source de soutien financier, et de nombreux scientifiques se portaient eux-mêmes candidats – ce qui était permis à l’époque mais ne l’est plus aujourd’hui – dans le but de financer leurs projets. La recherche était moins chère que de nos jours et le montant du prix constituait un subside non négligeable à une époque où il n’existait pas d’autre soutien financier étatique à la recherche que les budgets institutionnels accordés par les cantons à leurs universités et par la Confédération à l’Ecole polytechnique fédérale.

L’émergence progressive, dans le courant de la seconde moitié du 20ème siècle, d’autres sources de financement de la recherche, en premier lieu le Fonds national suisse (1952), a fait qu’aujourd’hui le Prix Marcel Benoist n’est plus considéré que comme une récompense, mais une récompense prestigieuse.