|
Aujourd’hui, un lauréat «typique» du Prix Marcel Benoist est un scientifique de renom international, suisse ou étranger établi en Suisse, dont l’oeuvre d’envergure se distingue par son originalité, sa nouveauté et son impact. C’est pratiquement toujours un professeur ordinaire d’université, d’âge mûr mais pas en fin de carrière. Comment ces caractéristiques s’accordent-elles avec les intentions de Marcel Benoist et comment ont-elles évolué au cours du temps?
Le testament de Marcel Benoist dit ceci: «…à distribuer chaque année un prix unique au savant suisse ou domicilié en Suisse qui aura pendant cette année fait la découverte ou l’étude la plus utile dans les sciences, particulièrement celles qui intéressent la vie humaine.» En l’absence d’autres documents, cette phrase, reprise dans l’article des statuts qui définit le but de la Fondation Marcel Benoist, reste la seule indication que l’on possède sur les intentions de Marcel Benoist.
1. Un savant universitaire
Le terme de «savant», même s’il est un peu démodé aujourd’hui, évoque automatiquement un érudit de profession comme on s’attend à en rencontrer principalement dans les couloirs et les laboratoires des universités. Cette impression a manifestement toujours été partagée par les membres du Conseil de fondation puisque la très grande majorité des lauréats sont des professeurs ordinaires. Certes, le prix est aussi allé – rarement – à des chercheurs de l’industrie ou d’institutions de recherche non universitaires, ou encore à des médecins pratiquant, mais presque toutes ces personnalités avaient une affiliation accessoire avec une université.
Au tout début de la fondation, cependant, il semble bien que les membres du Conseil auraient été disposés à récompenser des travaux émanant d’autres cercles de chercheurs. Comment expliquer sinon que l’appel aux propositions ait aussi été diffusé dans des journaux populaires ou des organes de professions techniques, comme, par exemple, les défunts Schweizerische Bauzeitung, L’architecture suisse, Bulletin des Schweizerischen Elektrotechnischen Vereins et Monatsschrift für Erfinderwesen? Parce que les intéressés pouvaient annoncer eux-mêmes leur candidature (une possibilité supprimée aujourd’hui), nombre de travaux émanant de milieux non universitaires furent effectivement soumis jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Bien qu’on y trouve l’inévitable machine à mouvement perpétuel et autres élucubrations plus ou moins loufoques, certains présentaient un indéniable intérêt, mais ils furent tous systématiquement écartés.
2. Age mûr mais pas en fin de carrière
La nécessité de présenter une oeuvre d’envergure a eu pour conséquence que le prix est rarement allé à des jeunes chercheurs. La moyenne d’âge des 101 lauréats qui se sont succédés de 1920 à 2006 est de 54 ans. Malgré une distribution assez large, une médiane claire se dégage pour la tranche d’âge «50 à 59 ans» avec 38 lauréats, flanquée des «40 à 49 ans» et des «60 à 69 ans» en nombres pratiquement égaux. Le plus jeune lauréat (29 ans) fut Alfredo Vannotti (prix 1936), alors que le plus âgé (77 ans) fut Hans Robert Willenegger (prix 1987 partagé avec Martin Allgöwer et Maurice E. Müller), mais de telles valeurs extrêmes restent très rares dans l’histoire du prix. En d’autres termes, le Prix Marcel Benoist est attribué le plus souvent à des scientifiques à la réputation déjà très bien établie mais pas à des personnalités en fin de carrière. Ce n’est donc pas un prix d’encouragement pour jeunes chercheurs mais une récompense pour une oeuvre déjà d’envergure.
Aujourd’hui, les exigences posées pour l’attribution du prix et le fait qu’une bonne recherche exige souvent des moyens considérables font que l’on voit mal comment le Prix Marcel Benoist pourrait aller à des jeunes scientifiques. Il faut du temps pour créer une oeuvre d’envergure – du temps et des ressources que seules les hautes écoles et certaines grandes institutions de recherche privées, de même qu’une certaine ancienneté dans une position, sont à même de garantir.
3. Un prix réservé aux hommes?
Parmi les 101 lauréats des 86 prix qui ont été attribués entre 1920 et 2006, on ne trouve aucune femme. Cette constatation navrante a bien sûr une explication naturelle: ce n’est que récemment que les femmes ont accédé en nombres significatifs aux carrières universitaires et, au début du 21ème siècle, elles sont encore très minoritaires dans les listes des professeurs ordinaires des hautes écoles de Suisse. Aussi, peu de scientifiques femmes correspondent-elles au portrait-robot du lauréat typique et, partant, des propositions portant sur des personnalités féminines sont très rarement soumises.
Malgré le caractère récent de cette émergence des femmes aux plus hauts postes universitaires, il y a toujours eu des exceptions. La liste des lauréats d’autres prix scientifiques de renom, comme, par exemple, le Prix Otto Naegeli de médecine ou le Prix Latsis, comportent quelques noms de femmes – très peu, certes, mais enfin il y en a. On doit donc malheureusement conclure que la Fondation Marcel Benoist a «manqué» certaines personnalités féminines qui font honneur à la recherche suisse du 20ème siècle et qui auraient incontestablement mérité de recevoir son prix.
Rien, cependant, dans les critères d’attribution ne permet de parler d’un prix réservé aux hommes et on ne peut qu’espérer que le Conseil de fondation aura à coeur d’introduire sans plus tarder la mixité dans la liste de ses lauréats!
|